Trois prises de conscience et une stratégie qui permet de faire d'une pierre deux ou trois coups

Dania est une jeune femme en apprentissage dans un cabinet médical. Par discrétion, et parce que ce qui importe, ce ne sont pas les données exactes la concernant, je modifie volontairement son prénom.

La famille de Dania est originaire d‘Albanie, où Dania a passé sa petite enfance.  A la maison, on parle albanais. La famille déménage et s’installe en Serbie, où Dania sera scolarisée pour la première fois. Une nouvelle langue s’invite dans son quotidien. Lorsqu’elle a 12 ans, la famille de Dania déménage à nouveau pour l‘Allemage cette fois. Dania y passe son adolescence. Elle y apprend l’allemand et puis l’anglais aussi.

En tout, elle parle 4 langues, venant de 3 branches différentes des langues dites indo-européennes (albanais, branche balto-slave et branche germanique). Pas mal, n’est-ce pas?

Puis, elle décide de s’installer en Suisse, dans un canton bilingue – francophone et germanophone – pour y faire un apprentissage en alternance dans un cabinet médical. Elle est donc en contact avec des patients francophones et germanophones (entre autres). Pour l’allemand, pas de problème, c’est une langue qu’elle maîtrise bien. En revanche, elle n’a aucune notion de français à son arrivée.

Pause – Notion 1

L’insécurité linguistique, vous en avez déjà entendu parler?

Cette notion d’insécurité est étudiée depuis les années 1960. Plusieurs définitions ont été proposées, évoluant avec les résultats de diverses recherches. Quelques noms-phares dans ce domaine de recherche : William LabovPierre BourdieuNicole GueunierMichel Francard.

Pour faire très rapide, l’insécurité linguistique est le sentiment qu’un locuteur éprouve lorsqu’il a conscience d’un écart ou qu’il suppose un écart entre ce qu’il formule et la norme linguistique du groupe dans lequel il s’exprime.

Retour au parcours de Dania…

Très généreusement, sa responsable lui propose de prendre des cours de français en attendant de commencer les cours en alternance, pour être plus à l’aise, plus professionnelle, plus vite. Le budget est limité mais c’est toujours ça de pris! Dania est de bonne volonté, prête à apprendre une nouvelle langue… C’est une experte en matière d’apprentissage des langues étrangères. A plusieurs reprises, elle a dû s’adapter et apprendre extrêmenent rapidement les langues des pays dans lesquels elle a suivi sa famille. Elle se sent en confiance, tant sur le plan de sa propre capacité à apprendre que sur la capacité des personnes de son environnement professionnel à comprendre et accepter ses difficultés linguistiques et la soutenir dans son apprentissage. Elle nourrit son besoin de sécurité linguistique.

Lors de nos premières rencontres, je peux constater que Dania est très autonome. Elle a conscience de ses stratégies d’apprentissage, de ce qui l’aide vraiment et de ce qui la bloque. Ses choix sont stratégiques, elle est très directe. Elle fait facilement des liens entre les fonctionnements des différentes langues qu’elle parle déjà. Elle progresse très vite dans la compréhension des mécanismes de la langue. ET elle a besoin de comprendre ces mécanismes pour pouvoir s’exprimer. Elle veut savoir à quoi correspond chaque élément constitutif pour ne pas dire n’importe quoi, ou du moins pour avoir le sentiment de s’exprimer correctement et justement.

Lors de notre sixième et dernière rencontre, Dania arrive vraiment stressée. Elle sort une feuille sur laquelle sont inscrites une bonne douzaine de phrases en français, dictées par sa responsable à une de ses collègues francophones qui ne savait pas trop comment traduire ces phrases en allemand. Ce sont des phrases que sa responsable estime être importantes à connaître et à utiliser au cabinet médical.

Prises de conscience…

Dania se rend compte que sa responsable et ses collègues ont des attentes vis-à-vis de son apprentissage du français. Elle ressent une certaine urgence à utiliser le français dans son quotidien professionnel.

Dania se rend compte que son entourage professionnel n’a aucun recul sur ses difficultés à utiliser le français alors qu’elle part de zéro pour cette langue. La situation diglossique de la Suisse et de ses cantons multilingues est bien ancrée dans le quotidien de ses concitoyens, qui font preuve d’une certaine résignation face à l’impossibilité de se comprendre.

Dania se rend compte que son entourage a un avis sur ce qu’elle doit apprendre et comment elle doit l’apprendre…

Pause – Notion 2

Fight, flight or freeze?

Top 1 de la to-do liste de notre cerveau : nous garder en vie… Alors, quand un événement vraiment très stressant survient, mettant en jeu notre  survie (que ce soit réel ou non), notre cerveau a trois stratégies que nous ne trouvons pas toujours adaptées…

Si notre cerveau pense que nous pouvons affronter notre adversaire – une petite araignée par exemple, alors nous l’affrontons… dans notre exemple, nous attrapons une chaussure et nous écrasons avec violence et dégoût cette petite araignée.

Si notre cerveau évalue que l’adversaire est trop fort pour nous, notre cerveau a deux solutions : il nous met en mouvement pour fuir courageusement ou alors nous immobilise, c’est l’état de sidération des lapins sur la route, qui s’immobilisent pensant que leur adversaire (la voiture avec ses gros phares) ne les voit plus… dans certains cas, ça peut marcher

Ce qu’il faut retenir, c’est que le stress altère notre capacité à agir de manière adaptée. Ou autrement dit, quand nous en avons la possibilité, nous avons tout à gagner à construire des environnements „secure“ pour agir de manière adaptée

Retour au parcours de Dania…

Alors, nous aurions pu en rester là, prendre la feuille avec les phrases ultra-compliquées pour un débutant et ne pas respecter les meilleures stratégies d’apprentissage de Dania… Mais nous avons préféré réfléchir à une stratégie simple mais efficace pour faire retomber la pression et construire un environnement secure dans lequel Dania peut s‘exprimer.

Une des tâches de Dania consiste à aller chercher les patients en salle d’attente. Elle passe en général par l’accueil pour demander si la patiente XY ou le patient YZ est arrivé. Jusque-là, c’était toujours un peu la surprise – et la panique – en arrivant dans la salle d’attente… Français ou allemand ?

Désormais, Dania demande à sa collègue dans quelle langue s’exprime le ou la patiente concernée.

Grâce à cette simple question, Dania fait d’une pierre deux ou trois coups :

  • sa difficulté face au français devient concrète et identifiable comme telle, pour ses collègues et ses responsables et elle leur montre qu’elle est autonome sur la manière de régler / réguler ses difficultés liées au français ;
  • elle se crée un espace dans lequel elle peut „hacker“ son cerveau et éviter la sidération due à l’incompréhension linguistique. Elle peut se préparer à utiliser ce qu’elle sait en français pour accueillir les patients francophones et à reconnaître ce que les patients lui disent, avec les bons filtres linguistiques.

Ca vous parle ?

#insécuritélinguistique #stratégiecomportementale #fightflightfreeze